Monk Atmosphere
 
By Jorge Camacho from Le Cerceau 5 (Summer 1995)
 
     J'ai pris un grand intérêt à lire Blue Monk, portrait de Thelonious (Actes Sud éditeur), de Jacques Ponzio et François Postif. Grâce à une documentation importante , il permet de suivre le plus "unique" des créateurs du bebop dans tous ses faits et gestes, ses relations, ses concerts, ses tournées.  Par ailleurs, la compétence musicale de ces auteurs permet de percevoir le contenu de l'œuvre de Monk. C'est un excellent complément, peur tous ceux qui aiment cette “oeuvre singulière”, au Thelonious Monk d'Yves Buin paru chez P.O.L. en 1988. On peut en effet constater la "complexité" de la personnalité de Monk, sur scène et en dehors. suivre ses démêlés avec certains musiciens ‑ Miles Davis notamment ‑ qui jugeaient sa musique "déroutante". Lennie Tristano, qui lui préférait celle de Bud Powell, allait jusqu'à dire qu'elle "n'était pas du jazz" ! Le caractère irascible de Monk, son mutisme si pi‑ès de l'autisme, ,ses dialogues entrecoupés de silences, se retrouvent dans son langage musical. Confronté à un grave problème de communication avec le monde extérieur, sa musique fut pour lui une "bouée de sauvetage".
 
Il faut se rendre compte que naître "nègre" aux Etats‑Unis et vouloir vivre en créateur, c'est‑à‑dire en homme libre, au cœur de la société blanche, raciste et arrogante de tous ses pouvoirs, n'était pas chose commode. Les biographies de Billie Holiday, Lester Young, Charlie Parker, Charles Mingus et autres témoiorient de cette terrible expérience. Il faut avoir connu une pareille société pour comprendre la blessure morale et spirituelle qui est infligée au Noir depuis sa plus petite enfance. Une blessure qui ne se referme jamais... Sur ce point douloureux, révoltant Ct complexe et qui n'a pas pu ne pas marquer Monk, je regrette que le livre de Ponzio et Postif soit un peu... silencieux.
 
Pour moi, Monk fut un être primitif, au sens que les surréalistes ont donné à ce mot, c'est‑à‑dire donnant accès au merveilleux. Primitif aussi par ses racines, profondément ancrées dans l'Afrique. Et conscient du sort infligé à ses ancêtres, ses frères de race, emmenés en esclavage sur le continent américain... Il ne faut pas oublier qu'à l'origine du jazz, il y a le chant de cette douleur... Thelonious Monk m'a toujours rappelé, par son comportement et la réalisation de son ceuvre, mon ami le sculpteur cubain Augustin Càrdenas, Noir lui aussi et lui aussi génial, né dans la société "raciste" cubaine mais en fuite de son pays, ayant réalisé l'essentiel de ses travaux à Paris, tout comme Bud Powell d'ailleurs.
 
En revanche, ce que le livre de J. Ponzio et F. Postif clarifie bien, c'est la question du prétendu "manque de technique" de Monk (on a même évoqué à son sujet une " gaucherie",). Pour ma part, j'ai toujours pensé que la technique ne devait être qu'un "support" du langage créateur de chaque artiste. Ni peu, ni trop, mais la juste mesure qui permet la réalisation d'une oeuvre, comme dans la peinture des "fous", l'art des naïfs ou les dessins d'enfants. A ce propos, je voudrais évoquer Paul Gauguin, autodidacte comme Monk, et dont certains dessins et peintures de vahinés ont été qualifiés de "gauches". Et pourtant, quelle merveille ! Imagine‑t‑on une vahiné dessinée par Dali, avec toute sa technique académique? Quel désastre 1 Monk et Gauguin avaient donc une technique paifaite puisque parfaitement adaptée à ce qu'ils voulaient dire.
 
Je regrette aussi que le sujet de la maladie (le Monk, son "autisme" ‑ de nombreux témoignages évoquent ses "décrochages" du monde réel ‑, ait été escamoté. On connaît le rôle de l'alcool et des drogues dans sa vie : un moyen sûr d'échapper à une certaine réalité de l'existence. Mais quelle réalité ? Sa condition de Noir dans une société raciste? L'extrême sensibilité d'une personnalité qui lutte pour mettre à jour sa création? Un psychisme d'autant plus fragile que la société est réticente devant la singularité de son œuvre? En tout cas, la maladie de Monk fut d'abord morale. Et le livre révèle combien, face à cette détresse, Thelonious utilisa son humour et sa révolte, l'un et l'autre présents dans ses compositions et dans ses improvisations comme dans sa vie. C'est pourquoi Monk est à mes yeux authentiquement surréaliste. L'étrangeté de son comportement ‑ ses danses rituelles autour du piano par exemple ‑ n'était pas du tout l'effet d'une quelconque "drôlerie". Son inonde, ouvert et ,fermé en même temps, choisit ses adeptes... Folie ou lucidité? Monk portait un masque et il est certain que nous ne connaîtrons
 
jamais son véritable visage............................ J. C.
 
 
Jorge Camacho is a Cuban Surrealist painter who lives in Paris.